A
partir de la notion de vide : HOMME-CIEL | | | "
[...] Si la Montagne et l'Eau représentent les deux pôles terrestres,
la Terre, en tant qu'unité vivante, se situe à son tour par rapport
au Ciel. Il existe ainsi un jeu de contrastes à plusieurs étages,
jeu du Yin et du Yang tel qu'il est conçu dans la pensée chinoise.
On accorde en général la nature Yang à la Montagne et la
nature Yin à l'Eau; ce couple Montagne-Eau (Yang-Yin) forme la terre qui,
elle, est de nature Yin, face au ciel, de nature Yang. L'important est donc de
distinguer les niveaux, lesquels constituent un réseau organique qu'on
peut ainsi figurer (cette figure en spirale est valable aussi pour suggérer
d'autres " sous-niveaux " toujours impliqués à l'intérieur
même de chaque niveau). |  |
Le
jeu entre la Terre et le Ciel n'est pas un jeu à deux mais à trois.
Car à ce niveau, l'Homme est toujours présent, par ses liens privilégiés
avec la Terre certes, par la dimension du Ciel qu'il possède aussi, et
surtout par le regard qu'il (le peintre ou le spectateur) pose sur le paysage
total dont il est en même temps partie intégrante. Dans cette relation
ternaire (Homme-Terre-Ciel), plusieurs aspects, ayant pour facteur commun le Vide
qui en assure l'unité et la totalité, semblent mériter notre
attention : a) la disposition " mentale " des éléments
dans un tableau ; b) la perspective ; c) l'inscription d'un poème
dans l'espace. a)
La disposition "mentale" des éléments dans un tableau
En
parlant des Six Canons de la peinture proposés par Hsieh Ho, nous avons
cité le plus célèbre d'entre eux : engendrer et animer le
souffle rythmique. Tout aussi important nous paraîit être cet autre
Canon : disposer souverainement les éléments à peindre. Ce
Canon qui a trait au problème de l'organisation interne du tableau ne prêche
pas une disposition subjective ou arbitraire. Le peintre, tout en imposant sa
perception des choses, doit tenir compte des lois fondamentales du Réel.
L'idée de ce Canon est que la peinture ne saurait se contenter de reproduire
l'aspect extérieur du monde; elle doit recréer un univers né
à la fois du Souffle primordial et de l'esprit du peintre.

Dans
cette optique, on voit à nouveau l'importance du jeu plein-vide. Selon
une règle traditionnelle : " Dans un tableau, un tiers de plein,
deux tiers de vide. " Cette règle, bien entendu, n'a rien de rigide.
Ce qui est à souligner, c'est une fois encore la pensée philosophique
qui la sous-tend. Comme le tiers de plein correspond, en réalité,
à la Terre (aux éléments terrestres) et les deux tiers de
vide au Ciel (aux éléments célestes et au Vide), la proportion
harmonieuse établie entre le Ciel et la Terre est celle même que
l'Homme tente d'établir en lui-même, étant investi des vertus
du Ciel-Terre. Ainsi, le tableau concrétise le désir de l'Homme
qui, ayant assumé la Terre, tend vers le Ciel afin d'atteindre le Vide,
lequel entraîne le tout dans le mouvement vivifiant du Tao.
 | CHANG
SHIH Sur un papier de trois pieds carrés, la partie (visiblement) peinte
n'en occupe que le tiers. Sur le reste du papier, il semble qu'il n'y ait point
d'images: et pourtant, les images y ont une éminente existence. Ainsi.
le Vide n'est pas le rien. Le Vide est tableau.
CHIANG HO Le charme
du Plein ne se révèle que par le Vide. De la qualité d'un
tableau, les trois dixièmes résident dans la disposition appropriée
du Ciel et de la Terre, et les sept dixièmes dans la présence discontinue
des brumes-fumées.
WU CH'ENG-YEN Pour un tableau paysagiste,
il faut tenir compte du format. Un tableau de petit format se regarde horizontalement:
il convient de ne pas le remplir. Un tableau de grand format se présente
verticalement, il convient d'éviter qu'il soit " trop vide ".
En résumé, le petit format doit être habité par le
Vide. tandis que le grand format gagne à être dominé par un
Plein tempéré par le Vide.
FAN CHI Dans la peinture,
on fait grand cas de la notion de Vide-Plein. C'est par le Vide que le Plein parvient
à manifester sa vraie plénitude. Cependant, que de malentendus il
convient de dissiper ! On croit en général qu'il suffit de
ménager beaucoup d'espace non peint pour créer du vide. Quel intérêt
présente ce vide s'il s'agit d'un espace inerte ? Il faut en quelque
sorte que le vrai Vide soit plus pleinement habité que le Plein. Car c'est
lui qui, sous forme de fumées, de brumes, de nuages ou de souffles invisibles,
porte toutes choses, les entraînant dans le processus de secrètes
mutations. Loin de " diluer " l'espace, il confère
au tableau cette unité où toutes choses respirent comme dans une
structure organique. Le Vide n'est donc point extérieur au Plein, encore
moins s'oppose-t-il à celui-ci. L'art suprême consiste à introduire
du Vide au sein même du Plein, qu'il s'agisse d'un détail ou d'une
composition d'ensemble. Il est dit : " Tout trait de pinceau doit
être précédé et prolongé par l'idée [ou
l'esprit]. " Dans un tableau mû par le vrai Vide, à l'intérieur
de chaque trait, entre les traits et jusqu'au cur de l'ensemble le plus
dense, les souffles dynamiques peuvent et doivent librement circuler.
HUANG
PIN-HUNG Peindre un tableau, c'est comme jouer aux échecs (au jeu de
Go). On s'efforce de disposer sur l'échiquier des " points disponibles ".
Plus il y en a, plus on est sûr de gagner. Dans un tableau, ces points disponibles,
ce sont les vides... En peinture, on fait grand cas du Vide : du grand Vide
et du petit Vide. C'est par allusion à cela que les Anciens disaient :
L'espace peut être rempli au point que l'air n'y passe pas, tout en contenant
des vides tels que les chevaux peuvent y gambader à l'aise. |
[...] " |