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La première chose que l'on demande à qui veut pratiquer dans un
kwoon de Kung-Fu est de s'acquitter sans tarder d'un certain nombre de formalités
administratives impératives et impersonnelles, en ce sens qu'elles sont
strictement les mêmes pour tous. Il s'agit d'abord de verser les droits
d'inscription et les cotisations, mensuelles, trimestrielles ou annuelles selon
les clubs, et de remplir quelques formulaires qui permettront de faire figurer
la nouvelle recrue dans diverses organisations sportives, fédérations
et compagnies d'assurance. Tout cela se règle sur l'heure, et le nouvel
inscrit est en droit de considérer qu'il est ainsi entré de plain-pied
dans le monde du Kung-Fu et d'attendre en échange que le sifu qui dirige
le kwoon l'entoure de toute sa sollicitude pour en faire rapidement un expert
confirmé. Car dans son esprit la suite n'est plus que la réalisation,
étape par étape, du contrat passé entre eux : l'élève
paie, le sifu vend sa technique ; cela paraît très logique ; on achète
du Kung-Fu comme on achèterait n'importe quel autre service.
Cette
vue simpliste prévaut aujourd'hui très largement chez les pratiquants
d'arts martiaux ; du moins ne laisse-t-elle pas de place à l'équivoque
: en cas d'insatisfaction, on va chercher ailleurs quelqu'un qui paraîtra
plus compétent, sans qu'il ne soit nécessaire de se justifier. Cette
forme d'arrangement est aujourd'hui la seule possible dans le rythme de vie bien
différent de ce qu'il était autrefois et qui ne permet plus de se
consacrer à fond à une seule activité, en l'occurrence l'entraînement
: on ne peut plus passer une vie à ne faire que du Kung-Fu, même
si une réelle passion se trouve à la clef. Ce n'est pas un regret
mais une constatation, qui doit faire comprendre que, du coup, quelque chose de
fondamental s'est modifié dans les rapports entre le maître et son
élève ; aujourd'hui, le contact s'établit en vertu d'un véritable
arrangement alors qu'autrefois l'élève, même au prix d'une
dévotion à son maître qui devait être totale, ne pouvait
avoir aucune exigence.
Cette période d'attente pouvait aller de
plusieurs jours à plusieurs semaines, un délai impensable aujourd'hui.
Les maîtres les plus réputés étaient les plus longs
à accepter. Voici à ce sujet quelques histoires très célèbres
qui permettent d'entrevoir les coutumes qui avaient cours autrefois.
Le
postulant qui se présentait pour la première fois à la porte
d'une école n'avait aucune chance d'y être admis d'emblée.
Il connaissait d'ailleurs déjà lui-même cette tradition et
s'y pliait de bonne grâce. Cette première démarche n'était
que le début d'une longue série d'épreuves, aussi bien physiques
que morales, qu'on allait lui imposer afin de tester son endurance, sa patience,
sa volonté, et sa motivation. Il s'agissait surtout de ne pas faiblir,
sous peine d'être définitivement rejeté. Toujours à
la porte, le postulant demande inlassablement, mais sans élever la voix,
à être présenté au maître des lieux ; c'est à
peine si un " ancien ", c'est-à-dire pratiquant le
Kung-Fu depuis quelques années, entrebâille la porte pour lui annoncer
laconiquement que le maître ne prendrait plus de nouveaux élèves.
Mais le postulant insiste encore, sachant que cette mise en scène fait
partie du rituel ; il restera des heures à attendre dehors, sous l'ardent
soleil, la pluie diluvienne de la mousson ou les vents froids de l'hiver ; il
est là dès l'aube et s'intègre peu à peu au paysage.
Maintenant les anciens, qui vont et viennent au cours de la journée, le
remarquent ; rien n'est encore gagné ; car on va chercher à
l'humilier, en lui faisant sentir sa condition d'inférieur, en le bousculant,
en l'obligeant à manifester du respect envers les anciens. Puis, un jour,
mais sans qu'il n'ait encore eu de réponse à son éternelle
demande, on lui demande de rendre quelques services à l'école, sous
formes de travaux manuels rebutants, tel que le nettoyage des abords ou l'évacuation
des ordures. S'il accepte, toujours sans poser de questions, il a gagné
la première manche. Le matin suivant, sans que rien ne lui ait permis d'entrevoir
ce spectaculaire changement d'attitude, le postulant se voit invité à
partager le petit déjeuner des anciens ; parfois il y rencontre également
d'autres débutants qui, comme lui, ont fini par se faire ouvrir enfin les
portes de l'école. Mais le maître est absent et le petit déjeuner,
si mérité, cache encore un piège ; assis dans la salle commune,
les membres de l'école, ainsi que les nouveaux venus, non encore acceptés,
reçoivent un biscuit sec et dur ; puis, un long moment après, on
leur distribue des bois sans fond ; enfin vient la soupe de riz. Si, dans leur
impatience ou dans leur joie d'être enfin introduits, les nouveaux invités
ont mangé leur biscuit sans attendre la suite, on les reconduira à
la porte ; seul celui qui a été assez patient et avisé pour
imiter les anciens sera retenu : comme eux, il bouchera le fond troué de
son bol à l'aide du biscuit et il pourra manger la soupe ; il suffisait
d'y penser.
Ce second test a encore éliminé un certain nombre
de candidats aux réactions trop fébriles. Ceux qui l'ont réussi
sont admis à travailler à la cuisine et au jardin ; on commence
ainsi à les mêler aux activités marginales de cette grande
communauté que constituent les élèves vivant en permanence
auprès du maître ; tant qu'ils ne touchent encore qu'aux questions
de l'intendance rien d'ir- réparable ne peut encore se produire, car les
postulants n'ont encore pas accès auprès du maître et n'assistent
à aucun entraînement ; mais les anciens les observent avec un
intérêt de plus en plus soutenu, cherchent à déceler
leurs aptitudes et leurs traits de caractère en les voyant réagir
aux mille et un tracas de la vie quotidienne. Parfois jusqu'à les confronter
brutalement à des situations imprévisibles les mettant en état
d'insécurité : par exemple on les frôle la nuit, on fait
éclater du bruit dans leur dos, on les attend à l'angle d'un couloir,
etc. Les brimades aussi continuent de plus belle. Les postulants sont à
chaque fois étudiés, analysés, devinés, jusque dans
leur subconscient.
[...]
Une dernière étape est le
test de l'endurance ; les anciens lui annonceront lapidairement un jour qu'il
ne saurait être question pour lui de combattre tant qu'il ne saurait pas
se tenir debout ! Ce n'est pas un signe de mépris mais l'annonce qu'enfin
on va s'occuper sérieusement de lui. Ce que l'on exige de lui à
ce stade constitue en effet déjà l'un des fondements du Kung-Fu
puisqu'il s'agit de lui apprendre l'une de ces positions de base, de la stabilité
desquelles vont dépendre les techniques proprement dites. L'épreuve
consiste à se mettre dans la position du " cavalier de fer ",
en pleine chaleur, et de la tenir sans faiblir, le temps de voir se consumer devant
soi un bâtonnet d'encens.
[...]
Avec le test du " cavalier
de fer ", le calvaire du postulant se termine. Vient enfin le moment où
on décide de le présenter au maître au cours de la cérémonie
d'intronisation.
Cette cérémonie est le - Pai shih ch'iu-hsueh
" (= témoigner du respect à un maître pour obtenir une
formation). C'est le grand jour après une longue période d'épreuves,
qui n'étaient jamais épargnées au postulant, même si
celui-ci avait été recommandé au maître par une tierce
personne (le " pao-cheng-jen ", le répondant. C'était
l'intermédiaire, appelé " ta-chiu " par l'étudiant
qu'il introduisait), encore que, dans ce cas, certaines formalités aient
pu être écourtées. Avoir des relations a toujours été
un raccourci pour certains cheminements... La cérémonie qui marquait
très officiellement l'entrée d'un élève à l'école
était considérée comme un baptême, ou plutôt
une " renaissance ". On y mettait donc la forme, et le décorum,
pour marquer ce véritable engagement.
Nu jusqu'à la taille,
le novice était introduit dans une pièce éclairée
par des cierges. À travers les fumées d'encens il pouvait reconnaître
sur l'autel des ancêtres recouvert d'un drap rouge les tablettes portant
les noms des fondateurs et anciens de l'école. Puis arrivait le maître,
qui prenait place à la droite de l'autel, et les vétérans,
qui se plaçaient à gauche, dans l'ordre de leur ancienneté.
Le postulant s'agenouillait alors devant le maître, face à l'autel,
déclarait son identité et le nom de ses ancêtres, puis sollicitait
son admission. À tout moment l'assemblée pouvait intervenir si elle
avait quelque reproche à faire au candidat. Si aucune objection n'était
faite, le maître acceptait le serment d'allégeance du novice puis
celui-ci signait dans le livre de l'école. La cérémonie se
terminait par des cadeaux au maître : des présents en nourriture,
qui seront consommés par tous lors du repas de clôture, et le hung
pao (petite somme d'argent contenue dans un sachet de papier écarlate).
La dernière épreuve, décisive, venait seulement : c'était
celle de la tasse de thé. En effet, en signe d'acceptation définitive,
le maître le convie à boire une tasse de thé en sa compagnie.
C'est un très grand moment, que le candidat attend depuis si longtemps
; on comprend son bonheur mais on n'excusera pas son manque de maîtrise
de soi en pareille occasion ; le maître en effet sert lui-même le
thé ; mais l'invité doit surtout se garder de boire cette première
tasse. S'exécuter serait en effet accepter que le maître le serve,
chose impensable pour quelqu'un qui le voit pour la première fois et qui
prétend attendre tant de son précieux enseignement. Il faut donc
accepter la tasse mais la porter devant l'autel des ancêtres, qui existe
dans tout kwoon comme dans toute maison d'habitation, et y tremper ses lèvres
en prononçant quelques phrases rituelles pleines de respect pour l'esprit
des maîtres défunts, pour le maître de céans et des
anciens ; puis il doit remplir lui-même une autre tasse et la présenter
à celui qu'il prie par là de devenir son maître, avec de nouvelles
démonstrations de respect.
" Kan pai hsia Feng " dit le
postulant (je m'incline sous le vent = je désire devenir votre élève).
Si
le maître l'accepte, et il en a maintenant toutes les raisons, il répond
par " Pu pu Sheng kso " (à chaque pas, je souhaite que vous montiez
plus haut).
Puis le sifu faisait se relever le nouvel élève
toujours agenouillé devant lui et lui rendait en général
un hung-pao de valeur inférieure. L'impétrant était ainsi
accepté comme apprenti. Même si sa situation restait précaire,
car il était considéré comme stagiaire, avant de nombreux
autres tests, il était désormais membre de l'école et le
maître l'appelait - Tu " (disciple) tandis qu'il pouvait appeler le
maître " Shih-Fu " (sifu en cantonais) et les anciens de l'école
" Shih-Hsiung " (frères aînés).
On peut avec
le recul du temps, juger sévèrement ces procédés d'apparence
despotique. Le maître se prendrait-il pour un dieu vivant ? Il faut se méfier
des apparences ; ce qu'elles recouvrent est beaucoup plus profond que cela ; en
procédant de la sorte, et par l'intermédiaire des anciens, le maître
cherche non seulement à savoir, par des moyens empiriques propres à
l'époque, à qui il a affaire, et cela est une préoccupation
bien compréhensible, mais il veut également " casser "
dès le départ l'esprit et le corps de son futur élève
afin qu'il se confie à lui pour les années suivantes avec un esprit
nouveau, c'est-à-dire débarrassé de toutes les idées
reçues et paralysantes. Les tests initiaux sont une manière de faire
renaître en l'homme quelque chose de profondément enfoui depuis qu'il
a perdu sa spontanéité d'enfant, de le débarrasser de la
gangue accumulée par les années pour lui redonner une pureté,
comme des torchons enveloppant une pierre précieuse, car alors seulement
on pourra commencer à polir cette pierre précieuse. " |