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Taï, wasa, shin
Ou comment Takezô devient Miyamoto Musashi
" Takezô se raidit de toutes ses forces et se mit à s'agiter violemment, lançant son poids vers le haut puis vers le bas, presque au point de briser la branche à laquelle il était lié. Une pluie d'écorces et de feuilles tomba sur l'homme qui se tenait en bas; il demeura imperturbable, mais sa nonchalance était peut-être un peu affectée.
   Le moine se nettoya tranquillement les épaules; cela fait, il leva de nouveau les yeux.
   - C'est ça, Takezô! C'est bon de se mettre aussi en colère que tu l'es en ce moment. Vas-y! Prends pleinement conscience de ta force; montre que tu es un homme véritable; montre-nous de quoi tu es fait! Aujourd'hui, les gens croient que c'est un signe de sagesse et de caractère que de pouvoir maîtriser sa colère, mais je dis que ce sont des idiots. Je déteste voir les jeunes aussi réservés, aussi bien élevés. Ils ont plus de vitalité que leurs aînés, et devraient le montrer. Ne te retiens pas, Takezô! Plus tu deviens furieux, mieux ça vaut!
   - Attends un peu, Takuan, attends un peu! S'il me faut user cette corde avec mes seules dents, je le ferai, à seule fin de t'attraper pour t'arracher les membres!

T. Mifune dans le rôle de Musashi   - Est-ce une promesse ou une menace? Si tu crois vraiment pouvoir le faire, je reste ici pour attendre. Es-tu certain de pouvoir tenir ce rythme sans te tuer avant que la corde ne se rompe?
   - La ferme! cria Takezô d'une voix enrouée.
   - Dis donc, Takezô, tu es vraiment fort! L'arbre entier se balance. Mais j'ai le regret de t'annoncer que je n'observe aucun tremblement de terre. Tu sais, l'ennui avec toi c'est qu'en réalité tu es un faible. Ton genre de colère n'est rien de plus que de la méchanceté personnelle. La colère d'un homme véritable exprime une indignation morale. La colère pour des riens d'ordre émotionnel est l'affaire des femmes, et non des hommes.
   - Je n'en ai plus pour longtemps, menaça Takezô. Je te saute à la gorge!
   Il continuait de se débattre, mais la corde épaisse ne montrait aucun signe d'affaiblissement. Takuan observa quelque temps les opérations puis donna un conseil amical :
   - Tu ferais mieux de renoncer, Takezô : cela ne te mène à rien. Tu ne réussiras qu'à t'éreinter, et pour quoi faire? Tu aurais beau te tortiller tout ton soûl, tu ne saurais briser une seule branche de cet arbre, sans parler de creuser une brèche dans l'univers. (Takezô gémit à pleine voix. Sa crise était passée. Il comprenait que le moine avait raison.) Permets-moi de te dire que tu pourrais faire un meilleur usage de toute cette force tu pour en travaillant pour le bien du pays. Tu devrais véritablement tenter de faire quelque chose pour autrui, Takezô, bien qu'il soit maintenant un peu tard pour t'y mettre. Si tu avais ne fût-ce qu'essayé, tu aurais eu une chance d'émouvoir les dieux ou même l'univers, sans parler des simples gens de tous les jours. (Takuan prit un ton légèrement pontifiant : ) C'est dommage, grand dommage! Tu as beau être né humain, tu ressembles davantage à un animal; tu ne vaux pas mieux qu'un Sanglier ou qu'un loup. Quelle tristesse qu'un beau jeune homme comme toi doive trouver ici la mort, sans jamais être devenu vraiment humain! Quel gâchis!
   - Et tu te prétends humain? lança Takezô.
   - Ecoute, espèce de barbare! D'un bout à l'autre, tu as eu trop de confiance en ta propre force brutale; tu as cru que tu n'avais pas ton pareil au monde. Mais regarde où tu en es aujourd'hui!
   - Il n'y a rien dont je doive avoir honte. Le combat n'était pas loyal.
   - En fin de compte, ça ne fait aucune différence, Takezô. Tu as été vaincu par la ruse et la parole au lieu de l'être par les coups. Quand on a perdu, on a perdu. Et que cela te plaise ou non, je suis assis sur cette pierre et tu gis là-haut sans recours. Ne vois-tu pas la différence entre toi et moi?
   - Oui. Tu envoies des coups bas. Tu es un menteur et un lâche!
   - Il aurait été fou de ma part d'essayer de te prendre par la force. Tu es trop fort physiquement. Un être humain qui lutte contre un tigre n'a guère de chances. Par bonheur, il est rare qu'il y soit obligé car il est le plus intelligent des deux. Peu de gens discuteraient le fait que les tigres sont inférieurs aux humains. (Takezô ne manifestait par aucun signe qu'il écoutait encore.) Il en va de même pour ton prétendu courage. Ta conduite jusqu'à maintenant ne prouve pas que ce soit rien de plus que du courage animal, celui qui n'a aucun respect pour les valeurs et la vie humaines. Ce n'est pas ce genre de courage qui fait un samouraï. Le vrai courage connaît la peur. Il sait craindre ce qui doit être craint. Les gens honnêtes aiment passionnément la vie; ils y tiennent comme à un joyau précieux. Et ils choisissent l'heure et le lieu qu'il faut pour y renoncer, pour mourir avec dignité. (Toujours pas de réponse.) Voilà ce que j'entendais en disant que tu me fais pitié. Tu es né avec la fore physique et du courage, mais il te manque à la fois la connaissance et la sagesse. Tu es parvenu à acquérir quelques-uns des caractères les moins heureux de la Voie du samouraï, mais tu n'as fait aucun effort pour accéder à la connaissance et à la vertu. Les gens parlent de combiner la Voie de la connaissance avec a Voie du samouraï, mais, combinées comme il faut, elles ne sont pas deux... elles sont une. Une seule Voie, Takezô.
"La légende de Miyamoto Musashi"... (1954-195) INAGAKI Hiroshi 
   L'arbre était aussi silencieux que la pierre sur laquelle Takuan se trouvait assis. L'obscurité se taisait, elle aussi. Au bout de quelques instants, Takuan se leva lentement, délibérément.
   - Penses-y encore une nuit, Takezô. Cela fait, je te couperai la tête. Il commença à s'éloigner à longues foulées pensives, la tête inclinée. Il n'avait pas fait plus de vingt pas que la voix de Takezô résonna, puissante.
   - Attends! Takuan, se retournant, cria
   - Que veux-tu encore?
   - Reviens.
   - Hum... Ne me dis pas que tu veux en entendre davantage! Se pourrait-il qu'enfin tu commences à penser?
   - Takuan! Sauve-moi! (L'appel au secours de Takezô était sonore et plaintif. La branche se mit à trembler comme si elle - comme si l'arbre entier - pleurait.) Je veux être un homme meilleur. Maintenant je me rends compte à quel point c'est important d'être né humain. Je suis presque mort, mais je comprends ce que cela signifie d'être vivant. Et maintenant que je sais, ma vie entière consistera à être attaché à ce arbre! Je ne puis défaire ce que j'ai fait.
   - Enfin, tu reviens à la raison. Pour la première foi de ta vie, tu parles comme un être humain.
   - Je ne veux pas mourir! cria Takezô. Je veux vivre. Je veux essayer encore, tout faire comme il faut, cette fois. (Il était convulsé de sanglots.) Takuan... je t'en prie! Aide-moi... aide-moi!

"La légende de Miyamoto Musashi"... (1954-195) INAGAKI HiroshiLe moine secoua la tête.
   - Je regrette, Takezô. Cela ne dépend pas de moi. C'est la loi de la nature. On ne peut recommencer. C'est la vie. Tout ce qu'il y a dedans est pour de bon. Tout L'on ne peut remettre sa tête sur ses épaules, une foi que l'ennemi l'a coupée. C'est comme ça. Bien entendu, j'ai pitié de toi mais je ne puis défaire cette corde, parce que ce n'est pas moi qui l'ai attachée. C'est toi. Tout ce que je peux faire, c'est te donner un conseil. Affronter mort avec bravoure et en silence. Dis une prière en espérant que quelqu'un se donne la peine d'écouter.

Et pour l'honneur de tes ancêtres, Takezô aie la décence de mourir avec une expression paisible sur le visage!
   Le claquement des sandales de Takuan s'évanouit au loin. Il était parti, et Tâkezô cessa de crier. Selon le conseil du moine, il ferma ses yeux qui venaient de connaître un grand éveil, et oublia tout. Il oublia la vie et la mort, et sous les myriades d'étoiles minuscules se tint parfaitement immobile, tandis que la brise nocturne soupirait au travers de l'arbre. Il avait froid, très froid.
"
  Eiji YOSHIKAWA
" La pierre et le sabre "
(suivi de " La parfaite lumière ")

Titre original " Musashi "
Traduction française par Léo DILÉ

( Ed. Balland 1983 - Ed. J'ai Lu)
 
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