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Zanshin : être conscient sans y tenir
L'art ultime : vivre "normalement" sans y penser ?
" Le maître de sabre Yagyû Munenori1, quasi contemporain de Musashi et tout aussi versé dans le bouddhisme, s'est étendu longuement sur la conception du zen de l'enseignement dans son Livre de traditions familiales sur l'art de la guerre, où il fonde son argument sur les préceptes du grand Takuan.

 Les maîtres de l'art ne sauraient avoir droit au nom d'adeptes tant qu'ils n'ont pas surmonté tout attachement à leur pratique.
- Quelle est la Voie? demanda un mendiant à un saint du passé.

- La Voie n'est autre que l'esprit normal, répondit le saint.

Le principe de cet épisode s'applique à tous les arts. Il marque l'étape où tous les maux de l'esprit ont disparu, où celui-ci retrouve son état normal, fût-ce au sein de la maladie.

  Comme l'explique Yagyû, le mot " malade " désigne ici la fixation ou le blocage de l'attention. Phénomène considéré comme anormal ou déviant au regard de l'idéal zen en ceci qu'il provoque une inhibition de la réaction libre et spontanée. Ainsi Yagyû exalte-t-il ce degré de conscience où l'on atteint la " normalité "au sens de Zen - à savoir un état de maîtrise inconsciente et naturelle, et ceci quelle que soit la tâche effectuée.


 Pour appliquer ceci aux affaires du monde, supposez que vous êtes en train de tirer à l'arc - et que vous pensiez que vous tirez au moment même où vous tirez - alors votre geste sera mal assuré. Si vous tenez un sabre, et que vous êtes conscient de le brandir, votre attaque perdra toute consistance. Si vous écrivez, et que vous êtes conscient d'écrire, votre plume commencera à trembler. Si vous jouez de la musique, et que vous preniez conscience de ce fait, le morceau s'interrompra aussitôt.
Lorsqu'un archer oublie la conscience du tir, et qu'il lâche sa flèche dans un état d'esprit normal et " vide ", il tient fermement son arc. Lorsque vous tenez un sabre ou que vous montez à cheval, vous ne " tenez pas un sabre ", ni ne " montez à cheval ". Pas plus que vous n'" écrivez "ou ne " jouez de la musique ". Lorsque vous accomplissez chaque chose dans un état d'esprit normal, comme si celui-ci était parfaitement vacant, alors tout se déroule sans heurts ni contraintes.
Quoi que vous fassiez, vous êtes dans la Voie. Si elle vous obsède, ou si vous pensez qu'elle seule est importante, alors ce n'est pas la Voie. Lorsque votre cœur est vide, vous suivez la Voie. Le moindre de vos actes, s'il s'accomplit le cœur vide, jaillit naturellement.

  Il est un proverbe zen qui dit : " C'est cela, mais si tu te fixes sur cela, alors ce n'est plus cela. " Autrement dit, ainsi que l'affirme l'enseignement du Zen, la réalité immédiate est en elle-même éveil, à condition que la reconnaissance conceptuelle du " c'est cela " ne vienne pas remplacer l'expérience directe et déclencher à nouveau le mécanisme de fixation. Ainsi le symbole du miroir, reflétant toute image spontanément, sans subjectivité ni " rétention ", est-il devenu une métaphore populaire de l'esprit zen. Yagyû poursuit en ces termes :

 Ainsi chaque chose se reflète-t-elle clairement dans le miroir en raison même de la clarté sans forme de son reflet. Le cœur de ceux qui cheminent sur la Voie est pareil au miroir, vide et transparent, dans l'oubli de la pensée, mais dans l'accomplissement de tout. Tel est l'" esprit normal ". Celui qui accomplit chaque chose dans cet esprit est appelé adepte.
Quels que soient vos actes, si vous les accompagnez d'une pensée et les exécutez avec une concentration " violente ", ils perdront aussitôt toute coordination. Vous réussissez une première fois, puis vous pensez que cela est satisfaisant, et voilà que vous échouez la seconde fois. Ou vous parvenez deux fois à vos fins, mais pas la troisième. Deux fois sur trois, vous dites-vous, ce n'est pas si mal - et vous échouez aussitôt la fois suivante! Votre approche apparaît sans consistance, car vous êtes obnubilé par la pensée de réussir.
Lorsque votre travail est le fruit d'une pratique inconsciente, disparaît aussitôt toute volonté d'acquérir rapidement une habileté quelconque. Vous devenez spontanément libre de toute pensée consciente. A cet instant, vous n'êtes même plus conscient de vous-même. Lorsque votre corps, vos pieds et vos mains agissent sans la moindre intervention de la pensée, vous ne commettez plus aucune erreur et atteignez la cible dix fois sur dix. Mais, là encore, il suffit que vous en preniez conscience pour échouer à nouveau. Lorsque vous abandonnez l'attention consciente, vous gagnez à tous les coups.
Abandonner l'attention consciente ne signifie pas toutefois que vous deviez sombrer dans une indifférence totale. Non, vous devez simplement demeurer dans un état d'esprit normal.
"
1. Auteur d'un fameux ouvrage fondateur du Bushido, l'Hagakure. Note de Taïuchi
  Thomas CLEARY
" La voie du samouraï - Pratiques de la stratégie au Japon " - p.43 à 46
The Japanese Art of War - traduction de Zéno Bianu

( Ed. Seuil, coll. Sagesses- 1992 )
 
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