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Dans le geste le plus simple, nous permettant d'atteindre un objet
avec notre main, imagine-t-on combien de corrections successives, réalisées
grâce à des processus nerveux infiniment complexes intervenant dans
le temps de la milliseconde, sont nécessaires ? Le moindre geste humain
ou animal orienté est un processus raffiné et dynamique essayant
d'atteindre un but. Mais sommes-nous sûrs que le monde idéal que
nous voudrions enfermer entre nos doigts nous attendra, telle une image fixe,
pétrifiée ? Sommes-nous sûrs que pendant le geste révolutionnaire
que nous ferons pour l'atteindre il ne sera pas remplacé par un autre ?
La trajectoire gestuelle non corrigée ne risque-t-elle pas de rencontrer
le vide ? Nos pratiques révolutionnaires sont-elles capables d'autocorrections
successives pour atteindre un but qui ne sera pas celui que nous avons imaginé,
mais un autre qui ne sera déjà plus le même quand il deviendra
l'objet de nos désirs ? Et, finalement, n'est-ce pas souhaitable, car la
poursuite d'un but qui n'est jamais le même et qui n'est jamais atteint
est sans doute le seul remède à l'habituation, à l'indifférence
et à la satiété. C'est le propre de la condition humaine
et c'est l'éloge de la fuite, non en arrière mais en avant, que
je suis en train de faire.
C'est l'éloge de l'imaginaire, d'un imaginaire jamais actualisé
et jamais satisfaisant. C'est la Révolution permanente mais sans but objectif,
ayant compris des mécanismes et sachant utiliser des moyens sans cesse
perfectionnés et plus efficaces. Sachant utiliser des lois structurales
sans jamais accepter une structure fermée, un but à atteindre. C'est
peut-être en cela que l'Homme se différencie des machines qu'il construit
sur son modèle. A celles-ci, il donne un but qui, comme l'a dit Couffignal2,
est nécessaire à l'efficacité dans l'action. Mais lui, il
court aveuglément vers une finalité qu'il ignore car, nous l'avons
dit, sa conscience ne semble pas capable de lui fournir une sémantique
du message." [...] |
1.
Ce soi-disant paradoxe est célèbre notamment sous l'appellation
:"La flèche et la cible", mais également "Achille
et la Tortue". Pour atteindre une cible immobile, une flèche
parcourt, dans un premier temps, la moitié de la distance qui l'en sépare,
puis dans un second temps, la moitié de la distance restante, puis la moitié
de cette distance et ainsi de suite. La flèche aura donc toujours une moitié
de distance à parcourir aussi petite que soit cette distance. Elle ne devrait
théoriquement jamais atteindre la cible. Et pourtant... (Note de
Taïuchi) 2. Louis Couffignal (1902-1966), est l'un des premiers
scientifiques de la période de l'entre-deux guerres à travailler
sur le problème d'une "machine universelle" dans lequel il y
aurait enchaînement mécanique des séquences de calculs. (Note
de Taïuchi) |