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Le chinois [la langue], il est vrai, possède une force admirable
pour communiquer un choc sentimental, pour inviter à prendre part. Langage
rude et fin à la fois, tout concret et puissant d'action, on sent qu'il
s'est formé dans les palabres où s'affrontaient des volontés
rusées. Peu importait d'exprimer clairement des
idées. On désirait, avant tout, arriver (discrètement tout
ensemble et impérativement) à faire entendre son vouloir. - Un guerrier,
avant que le combat ne s'engage, s'adresse à un ami qu'il a dans l'autre
camp. Il veut lui donner de prudents conseils, l'engager à fuir à
travers les boues de la plaine inondée, lui faire entrevoir qu'en ce cas
il pourrait lui porter secours... Cependant il se borne à lui dire : «
Avez-vous du levain de blé ? » - « Non », répond
l'autre [qui, peut-être, ne comprend pas]. « Avez-vous du levain (de
plantes) de montagne ? » - « Non », répond à nouveau
l'autre. [Malgré l'insistance sur le mot levain (le levain passait
pour être un excellent préventif contre l'influence pernicieuse de
l'humidité), il ne comprend point encore - ou feint de ne pas comprendre
: sans doute désire-t-il recevoir, avec un conseil plus explicite, l'engagement
qu'on lui viendra en aide.] L'ami reprend alors [évitant encore le mot
essentiel, mais le suggérant avec force] : « Le poisson du Fleuve
aura mal au ventre. Quel remède lui donnerez-vous ? »
Et l'autre [qui se décide enfin] : « Regardez les puits sans eau.
Vous l'en retirerez. » Il va donc, au gros du combat, se cacher dans
une fondrière boueuse et, le danger passé, son ami l'y retrouve.
Le donneur de conseil a concentré l'attention sur un mot qu'il s'est bien
gardé de prononcer - tout en sachant lui donner une pleine valeur d'impératif
complexe. (« Songez à l'eau! - Méfiez-vous de l'eau! - Servez-vous
de l'eau! = Sauvez-vous, en utilisant, avec prudence, l'inondation! ») Le
langage vise, avant tout à agir. Il prétend moins à informer
clairement qu'à diriger la conduite. « L'art de s'exprimer (wen)
rend la parole puissante1.» Cet art, tel qu'il apparaît
dans les récits anciens de transaction ou de palabre, ne se soucie aucunement
des notions explicites ou de raisonnements en forme. Pour prendre barre sur un
adversaire, pour peser sur la conduite de l'ami ou du client2, il suffit
qu'accumulant les formules on impose à la pensée un mot, un verbe,
qui la possédera entièrement." |  |  |
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1.
Tso tchouan, C., II, 437-439. 2. Dans l'esprit d'une transaction commerciale
en Chine, le client et le fournisseur opèrent dans un climat
d'amitié ; le client est soumis à des impératifs
que le fournisseur doit comprendre et le fournisseur subit des contraintes
que le client est censé prendre en considération. Il ne s'agit nullement
d'une épreuve de force à travers un contrat signé, dans le
sens où l'entendent les occidentaux. La négociation passe naturellement
par une mutuelle compréhension des problèmes de chacun liés
à toute activité humaine. (Note de Taïuchi) |