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Du conflit comme une opportunité
Plaidoyer contre les totalitarismes quotidiens?

  Le conflit en lui-même est une réalité utile. L'essentiel est donc de l'empêcher de s'enliser, de faire en sorte que la violence ne s'y introduise pas. Car c'est la violence qui vient pervertir le conflit, qui transforme des adversaires normaux et légitimes en ennemis qui veulent, non plus gérer leur conflit et aboutir à un nouvel équilibre dans leurs rapports, mais avoir la peau de l'autre. Il s'agit, dès lors, de résoudre le conflit, c'est-à-dire de lui permettre d'aboutir à une nouvelle donne et de le faire autrement que par la violence.
[...]

   Politique et religion connaissent donc constamment la tentation de répondre à ce besoin profond de l'être humain, à cette nostalgie sans doute du sein maternel : le désir que tout baigne dans l'harmonie radicale, qu'il n'y ait plus aucune divergence ni dissension, que cette bête noire qu'est le conflit dans la vie et l'histoire des hommes soit enfin éliminée.
   Le pacifisme participe lui aussi à cette tentation d'angélisme. Un excellent spécialiste de la non-violence, Jean-Marie Muller, exprime de façon très judicieuse sa position face au pacifisme :
   «La non-violence ne présuppose pas un monde sans conflits : en réalité on ne peut parler d'action non violente qu'en situation de conflit. Les divers discours pacifistes, qu'ils soient juridiques ou spiritualistes, se trompent lorsqu'ils stigmatisent le conflit au profit d'une apologie exclusive du droit, de la confiance, de la fraternité, de la réconciliation, du pardon et de l'amour1.»
   Et sans doute y a-t-il au fond de la définition de la médiation comme «résolution des conflits» une vue très manichéenne de lutte entre le Bien et le Mal, une recherche visant à supprimer de façon radicale le conflit comme étant le Mal, ce qui empêche les êtres et les sociétés d'exister vraiment en concorde.
   Est-ce si sûr ? Si, en effet, on considère que ce n'est pas l'ordre qui est premier, mais le désordre et les bouillonnements initiaux, si l'on considère que «le conflit ne s'oppose pas à l'ordre ou à l'intégration», qu'il est «processus de formation d'un ordre2», on voit alors le conflit tout autrement. L'ordre en tant que tel se détruit en devenant stabilité, sinon, sclérose, bureaucratie ; il n'a de vigueur que s'il se reconnaît instable et provisoire, formalisation à la fois risquée mais nécessaire d'un processus de développement. «Le conflit n'est qu'un autre nom du développement.3» Et lorsque Paul VI a définit a définit la paix comme étant aujourd'hui l'autre nom du développement, on voit que le conflit en tant que tel n'est pas l'inverse de la paix, mais une possibilité même de construire celle-ci.
   On a dit et répété que l'inverse de l'amour n'est pas la haine, mais l'indifférence ; vouloir l'élimination des conflits comme s'ils étaient je ne sais quels diables, c'est vouloir faire entrer tous les êtres dans un même moule, faire des humains des zombies ou des clones. Paul Ricœur, sans doute marqué par des études psychananlytiques qui démontraient qu'une certaine volonté de «fraternité universelle» était une façon d'échapper à la condition humaine, de vivre idéalement un beau sentiment et de se permettre ainsi de n'aimer réellement personne, Paul Ricœur a pu définir le véritable travail de fraternité : «Convertir toute hostilité en une tension fraternelle.4»
   Le conflit en lui-même n'est ni bon ni mauvais ; comme la langue d'Ésope, il est la pire et la meilleure des choses. Le mot chinois pour dire «crise» s'écrit en deux caractères dont l'un signifie «danger» et l'autre «chance» ; un conflit peut devenir pour les protagonistes un tombeau ou peut leur faire découvrir ensemble un trésor."

1. Lexique de la non-violence, IRNC, Alternative non violente, n°68, 1988.
2. et 3. Alain Touraine, Encyclopeœdia Universalis, art. «Conflits sociaux»
4. Le Volontaire et l'Involontaire, Paris, Éd. du Seuil, 1967, p. 452.
 

Jean-François SIX
"Le temps des médiateurs"
Ed. du Seuil, Paris, 1990

 
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