"
J'avais lu pas mal de livres sur la méditation, particulièrement
des livres de la tradition orientale. Aussi, lorsque le père Séraphin
(moine du mont Athos, en Grèce) a rencontré
le jeune homme prétentieux que j'étais (et que je suis encore),
il m'a d'abord appris -quand je lui parlais de prière, de méditation-
à m'asseoir. Il m'a dit : " Assieds-toi. Pour commencer, apprends
à méditer au moins aussi bien qu'une montagne. " Le père
Séraphin m'a donné comme premier maître spirituel, comme premier
guide, le poids, la force de la montagne. S'asseoir comme une montagne,
c'est avoir (presque) l'éternité derrière soi et devant soi.
C'est avoir aussi la même patience à l'égard de tous les temps,
qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il brûle - nous étions sur l'Athos
!
Trouver une assise de roc. Prier, c'était d'abord se remettre dans
son assiette, tranquille pour des millions d'années. Ensuite, le second
maître mot qu'il m'a proposé, c'est le coquelicot. Le coquelicot
est à la fois fugacité, l'instant où le monde fleurit, et
aussi la colonne vertébrale ; il faut pousser la tige tournée
vers le Soleil. Pour le père Séraphin, la méditation,
après une bonne assise, c'est aussi une bonne orientation. L'orientation
du corps, du cur et de l'intelligence vers la lumière. Dans la tradition,
on appelle cela la philocalie, " l'amour de la beauté ".
De la beauté intérieure, de la beauté incréée,
dont toutes les beautés sont des reflets ; Dieu est beau, et il aime la
beauté. Puis, troisièmement [
], il m'a été
demandé de méditer comme un océan. Dans la tradition
hésychaste, prier, c'est respirer. Prier, ce n'est pas penser à
Dieu ; ce n'est pas avoir des idées sur lui. Un autre moine du mont Athos
me disait : " Quand tu es en présence de quelqu'un, tu ne penses pas
à lui, tu es avec lui. Et si l'être qui est Yod, hé, vav,
hé, YHWH ou Yahvé, " Celui Qui Est ", "
Le Vivant ", est la réalité pour toi, il ne s'agit pas d'y
penser ; il s'agit d'être avec lui. Et être avec lui, c'est
respirer avec lui. C'est respirer dans ton souffle, le souffle de la Vie qui te
traverse ; ne faire qu'un avec lui. " Prier est respirer
Je me
rendais compte -en pratiquant cela- que cet enseignement du père Séraphin
était aussi l'enseignement du Christ à la Samaritaine. Lorsque cette
hérétique de la Samarie lui demande : " Où faut-il adorer
? Sur cette montagne ou à Jérusalem ? ", Jésus lui répond
: " Ni sur cette montagne, ni à Jérusalem. Mais les véritables
adorateurs, tels que les veut le père, doivent prier en pneumati kai
alêthéia ", c'est à dire : en pneumati, "
en esprit " ou " dans le souffle " et kai alêthéia,
" dans la vigilance, sans léthargie ". La vraie prière,
c'est le souffle conscient ; entrer dans la conscience du souffle
Vérifiez
: si vous êtes attentif à votre souffle, vous allez être attentif,
petit à petit, à ce lieu en vous d'où naît le souffle
et où il retourne. Vous allez être attentif à ce point concret
d'où naît et où retourne la vie. Après l'océan,
quatrièmement
la tourterelle. Là, j'avoue que c'était
un peu désagréable, parce que cette gentille volaille, en pleine
nuit, alors que je commençais à établir le calme en moi-même,
se mettait à roucouler
ce n'était pas toujours très
bienvenu ! Mais le roucoulement rappelle que le mot " méditer
" -medomai en grec ; en hébreu agar, " "grogner
comme un ours ", " faire des bruits de gorge "- suggère
que la prière est aussi un son. Il y a une dimension sonore dans la prière.
Au mont Athos, c'est Kyrie eleison, Kyrie eleison, Kyrie eleison
La qualité sonore de eleison nous échappe parce qu' "
aie pitié ", pour nous, aujourd'hui, perd son sens. A l'époque,
je l'avais entendu à une ou deux messes de mariage et je l'entendais plutôt
comme négatif. Le père Séraphin m'expliqua : " Aie
pitié veut dire : " Envoie ton Esprit ! envoie ton souffle ! j'étouffe,
je n'en peux plus ! " De nouveau, d'appeler, d'inspirer et d'expirer, de
laisser venir le grand souffle du Vivant qui nous traverse. Le père
Séraphin m'apprit à méditer. Il me connaissait bien, à
travers cet enseignement, il récapitulait ce que j'avais reçu des
traditions orientales : l'importance de l'assise, de l'orientation de la colonne
vertébrale comme un arbre de vie planté au milieu du jardin, du
souffle, de la respiration et de l'innovation. L'invocation courte a pour fonction
de rassembler notre mental dispersé et, petit à petit, de l'apaiser,
afin d'être ainsi conduit à une certaine qualité de silence.
Mais le but de la prière, bien sûr, c'est l'éveil du cur.
Ce n'est pas seulement une technique, ou une méthode, c'est un art. C'est
à dire quelque chose qui se vit avec le cur. Son but est l'intimité
avec le Vivant, avec l'Être, ne faire qu'un avec lui ; le laisser être,
vivre et aimer en nous. " |